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Une généalogie inversée

Tout au long de mon parcours artistique, j’ai peint beaucoup d’images de femmes.

Des femmes proches de moi, des femmes inconnues, des femmes pionnières, des femmes différentes, des  femmes figures du désir, des intellectuelles féministes, des représentations qui étaient soit très directes et immédiates, soit que j’ai voulues au contraire ambiguës.

Regard à rebours sur mes peintures, des plus récentes aux plus anciennes.

Dans l'exposition "La Poussières des Météores" en septembre 2019, j'ai invoqué une série d'intellectuelles et artistes qui m'ont impressionnées par leurs écrits ou oeuvres, par leur capacité à transmettre une parole plus humaine, plus ancrée dans une réalité sensible. A l'inverse de Gerhard Richter qui ne donne pas la place aux femmes dans sa série "48 portraits" reprenant en forme critique la glorification nationaliste d'une certaine Allemagne, j'ai peint Rebecca Solnitt, Sally Mann, Kate Tempest, Marguerite Duras, Virginie Despentes... Autant de figures emblématiques qui ont eu un impact durable et optimiste dans ma vision du monde contemporain. Elles ont suivies deux portraits de pionnières du journalisme et de l'aviation de ma série "The Wanderlust Appreciation Society" de 2010, une série répondant déjà à celle de G. Richter.

Mon dernier corpus de peintures de grands formats qui composait un ensemble homogène et qui accueillait des figures féminines fut présenté à Los Angeles en 2018 chez Patrick Painter Inc.

Les tableaux, parfois monumentaux, montraient des femmes dans des situations où les associations peuvent pousser à des interprétations multiples. Composée de collage d’images empruntées à Anne Theresa de Kersmaeker, Ingmar Bergman et de documentaires animaliers, les scènes en sont devenues des allégories : La campagne #metoo battait son plein, et le monde semblait découvrir la situation d’harcèlement presque continuel dont les femmes sont les victimes. De manière atmosphérique, cette actualité s’est matérialisée dans chacune de ces peintures.

Une image choisie pour un vêtement particulièrement fascinant est devenu ma première "Mother" en 2008, un pastel sur papier dessiné en Australie lors d'une résidence, que j’ai ensuite associé à un "Father", dont l’image source est une photographie de mon grand-père maternel.

Mother - 150 x 110 cm - pastel and charcoal on paper - 2009
Mother - 150 x 110 cm - pastel and charcoal on paper - 2009
Father - 150 x 110 cm - Pastel on paper -2009
Father - 150 x 110 cm - Pastel on paper -2009
Mother #02 - Pastel and charcoal - 120 x 150 cm - 2009
Mother #02 - Pastel and charcoal - 120 x 150 cm - 2009
Father #02 - pastel and charcoal on paper - 100 x 120 cm - 2010
Father #02 - pastel and charcoal on paper - 100 x 120 cm - 2010
Beauty is the Beast - oil on canvas - 2008 - 150 x 200 cm
Beauty is the Beast - oil on canvas - 2008 - 150 x 200 cm
Mother (Grace) -2014-watercolor on paper - 39 x 50 cm
Mother (Grace) -2014-watercolor on paper - 39 x 50 cm

J’ai ensuite créé une série dont chaque dessin porte le même titre, de petites aquarelles ciselées à l’aquarelle selon le même principe, une défiguration de l’objet du désir, une défiguration amoureuse.

Une série remplie de « Mothers », le pouvoir de projection d’un titre universel.

J’ai travaillé essentiellement avec des photographies de plateau de grandes stars de cinémas, lors de mes collectes d’images chez les bouquinistes de seconde-mains. Ces images résonnent à plusieurs endroits, une certaines fascination pour la beauté plastique, les apparats , le jeu de lumière, les expressions à la fois stéréotypées et humaines parfois, des magiciens de l’image à l’oeuvre. Du strass et des paillettes, le summum du faux et du fard. Je suis en même temps attiré et répulsés par autant de maitrise du regard de ces fabricants de fascination. Efficace propagande qui modèle nos représentation de la vie, de l’amour, du désir et pour finir nos existences.

(Je souscris amplement d’ailleurs à l’analyse de Virginie Despentes qui affirmait lors dans un podcast de Victoire Tuaillon, les couilles sur la table, qu’il n’y avait rien à garder - de positif pour la femme - dans l’image de la femme dans le cinéma.)

congratulations - oil on canvas - 2001 - 100 x 150cm
congratulations - oil on canvas - 2001 - 100 x 150cm
britney's scream - oil on canvas - 2000- 90 x 80 cm
britney's scream - oil on canvas - 2000- 90 x 80 cm

Un stéréotype tenace.

L’image et la représentation de la femme se trouve dans toute l’histoire de l’image. De la vénus de Lespuges à la déesse Iris, de la vierge Marie jusqu’à Lady Gaga ou Isabelle Huppert embaumée virtuellement par Frederik Heyman, représentation hyperéalliste et cybernétique, l’image de la femme est utilisée pour tout, partout et n’importe comment.

 

Mais pas pour n’importe quoi.

Dans ma série Cipher par exemple, je crée un mélange d’êtres et/ou d’espaces fluides composés de matière picturale en relation à des personnages, souvent des héroïnes. L’association est étonnante, car les images choisies montraient des personnages en détresse, ou en proie à une situation. Hollywood ou le cinéma classique regorge de cette situation : une femme aux abois, qui a besoin de l’homme pour exister. Une image de la femme imposée à la femme, à l’homme, aux enfants. Le mouvement activiste LGBTQetc qui se met en place actuellement réussit l’exploit de supplanter ces notions binaires car l’être humain peut se définir non-binaire, fluide...

Sculpture vivante, c’est la promesse d’une libération de l’être, du possible, de l’imagination, du futur.

Les questions de genres et des stéréotypes m'inquiètent depuis l'enfance, du premier baston à la maternelle jusqu'à l'étude des méfaits du patriarcat en nos temps troublés. La production des images qui nous entourent dans les médias et l'espace public se révèle à moi comme un rappel constant à l'ordre et à la norme. J'ai travaillé de 1998 à 2004 d'après deux sources distinctes : des photographies intimes (amis, amour, famille) et à l'opposé des photographies issus du champ des médias populaires (pop culture, publicité, livres diy, pornographie, encyclopédie). Rétrospectivement, je dois constater que l'imagerie utilisée dans ces séries impliquant des femmes constitue une grande partie des sujets (en proportion égale avec l'imagerie masculine et l'imagerie animalière).

Ma manière de travailler était très simple, j'étais en réaction avec le monde des images. Les images étaient perçues comme des entités qui s'adressaient à moi, qui m'agressaient ou me charmaient. Très sensible à ce rapport, j'ai peins directement ce qui venait à moi, à travers le prisme de l'image peinte. La facture de ces peintures sont en adéquation avec le côté direct des images; en maniant librement la matière picturale, en alternant le flou et la touche franche, le jeu sur le regard et le voyeurisme glisse d'un traitement à l'autre.

Mother, c’est le nom du vaisseau dans Alien de Ridley Scott, et le travail qui touche au plus profond de la psyché de H.R.Giger m’a beaucoup impressionné, bien qu’il soit absent de ma bibliothèque.

J’ai peints à quinze ans, en noir et blanc l’image d’une femme superbe, dont j’ai découvert dix ans plus tard le destin tragique, Sharon Tate.

J’ai peint Marilyn Monroe en pleurs, une image volée au film « the misfits », plantée sur un homme en crise de tétanie, à l’horizontal entre deux chaises.

J’ai peints des corps de femmes façonnées par l’effort.

J’ai dessiné des modèles nus et nues pendant dix ans pour exercer mon regard, alors que des pommes auraient suffit. Je n’ai jamais aimé dessiné des pommes.

La mère Sally Mann, témoin d’une belle enfance courte et sublimée.

La mère Kathe Kolwith, qui porte l’enfant de la guerre.

Les mères se mélangent sans les pères.

Stephan Balleux, Dimanche 14 juin 2020, jour de la fête des pères.

After Image #01
 - oil on canvas - 150 x 120 cm - 2010
After Image #01 - oil on canvas - 150 x 120 cm - 2010
After Image #02 - oil on canvas - 150 x 120 cm - 2010
After Image #02 - oil on canvas - 150 x 120 cm - 2010